labrys, études féministes/ estudos feministas
janvier / juin 2015 -janeiro/juin 2015

 

traduction de Kate Roseà partir d'un livre en anglais, Inanna, Queen of Heaven and Earth de Wolkstein et Kramer.

 

Du Haut en Bas

Inanna, en haut, tend l’oreille vers le Bas.

La déesse, en haut, tend l’oreille vers le Bas.

La jeune femme tend l’oreille vers le Bas.

 

Elle abandonne le paradis, elle abandonne la terre, pour descendre au Bas.

Elle abandonne son prestige de grande prêtresse, pour descendre au Bas.

Elle abandonne ses temples d’Akkad, Uruk et Zabalam pour descendre au Bas.

 

Elle réunit les sept pouvoirs, les sept .

Elle les prend dans ses mains.

Elle se prépare :

Elle noircit des mèches, les aplatit sur son front.

Elle met un petit collier en lapis-lazuli autour du cou.

Elle met le double collier qui souligne les seins.

Elle se vêt d’une robe royale.

 

Elle s’illumine les paupières de l’onguent nommé : « Qu’il vienne ! Qu’il vienne ! »

Elle couvre sa poitrine du bouclier nommé : « Venez ! Venez, les hommes ! »

Elle se glisse le bracelet d’or au bras,

Et place sur sa tête la couronne de la plaine.

Elle saisit la perche en lapis-lazuli et la ligne.

 

Ainsi, Inanna prit le chemin du Bas,

Accompagnée de Ninshubar, sa servante fidèle.

Inanna lui dit :

         « Ninshubar, mon soutien constant,

         Ma sukkal qui m’offre de sages conseils,

         Ma guerrière qui se bat à mes côtés,

         Je descends au Bas.

         Si je ne reviens pas,

         Fais résonner les chants funèbres sur les ruines désolées.

         À l’assemblée, bat le tambour pour moi.

         Manifeste-toi autour des maisons divines.

         Lacère-toi les yeux, la bouche, les cuisses.

   Vêts-toi d’un vieux sac comme une mendiante.

         Va à Nippur, au temple d’Enlil.

         Quand tu entres dans son lieu sacré, crie :

         ‘O Père Enlil, n’abandonne pas ta fille

         Au Bas, à la mort.

Ne laisse pas ton argent radieux

S’assombrir dans la poussière du Bas.

         Ne laisse pas ton lapis précieux  

  Se briser sous le marteau du maçon.

         Ne laisse pas ton buis fragrant

         Se fendre sous la hache du charpentier.

         N’abandonne pas la prêtresse sacrée du ciel

         Au Bas, à la mort !’

 

  Si Enlil te refuse de l’aide,

         Va à Ur, au temple de Nanna.

         Pleure devant Père Nanna.

         Si Nanna te refuse de l’aide,

         Va à Eridu, au temple d’Enki.

         Pleure devant Père Enki.

         Père Enki, Dieu de Sagesse, connaît la nourriture de vie,

         Il connaît l’eau vitale ;

         Il connaît les secrets.

         Certainement qu’il ne m’abandonnera pas à la mort ! »

Inanna poursuit son chemin vers le Bas.

Après un temps, elle dit :

         « Rentre, Ninshubar –

         N’oublie pas mes paroles. »

Lorsqu’Inanna arrive aux portes extérieures du Bas,

Elle frappe fort.

Elle crie :

      « Ouvre la porte, gardien !

         Ouvre la porte, Neti !

   Moi seule entrerai ! »

 

Neti, chef des gardiens, demande :

         « Qui êtes-vous ? »

 

   « Je suis Inanna, Reine du Ciel,

         Je voyage vers l’est. »

 

Neti :

         « Si vous êtes véritablement Inanna, Reine du Ciel,

         Qui voyage vers l’est,

         Pourquoi votre cœur vous égare sur le chemin

         d’où personne ne revient ? »

 

Inanna :

         « Parce que… ma sœur ainée, Ereshkigal,

         Son mari, Gugalanna, Taureau du Ciel, vient de mourir.

         Je suis venue assister aux obsèques…

         Que la bière des rites funèbres soit versée dans la coupe !

         Qu’il en soit ainsi ! »

 

Neti :

   « Veuillez patienter, Inanna, j’avertirai ma reine.

         Je lui transmettrai votre message. »

 

Neti, chef des gardiens du Bas,

Entre dans le palais d’Erishkigal sa reine.

         « Ma reine, une jeune fille

         Aussi grande que le ciel,

         Aussi large que la terre,

         Aussi forte que les remparts de la ville,

         Attend à la porte du palais.

 

         Elle détient les sept mé.

Elle les tient entre ses mains.

         Elle s’est bien préparée :

         Sur sa tête elle porte la shugurra, couronne des plaines.

         Sur son front, elle a aplati des mèches noires.

         Autour du cou, elle porte le petit collier de perles en lapis-lazuli.

         Le double collier souligne les seins.

 

         Son corps s’enveloppe de la robe royale.

         Ses paupières s’illuminent de l’onguent nommé : « Qu’il vienne !   Qu’il vienne ! »

         Sa poitrine se couvre du bouclier nommé : « Venez ! Venez, les      hommes ! »

         Sur son poignet, le bracelet d’or,

         Dans sa main, la perche en lapis-lazuli et la ligne.

 

En entendant ces paroles,

Erishkigal frappe ses cuisses et se mord les lèvres.

Elle examine la situation de tout son cœur.

Alors elle répond :

         « Va, Neti, chef des gardiens,

         Écoute-moi bien :

         Ferme les sept portes du Bas.

         Puis, une par une, entrebâille doucement chaque porte.

         Laisse entrer Inanna.

         Alors qu’elle entre, enlève ses vêtements royaux.

         Laisse la prêtresse sacrée du ciel entrer la tête basse. »

 

Neti écoute les paroles de sa reine.

Il ferme les sept portes du Bas.

Alors il entrebâille la porte extérieure et appelle :

         « Viens, Inanna, entre. »

Dès qu’elle passe la première porte,

La shugurra, couronne de la plaine, lui est arrachée.

         « Mais qu’est-ce que vous faites ? »

         Crie-t-elle.

On lui répond :

         « Silence, Inanna, la voie du Bas est parfaite,

         Elle ne peut être interrogée. »

Dès qu’elle passe la deuxième porte,

Les petites perles en lapis lui sont arrachées.

         « Mais qu’est-ce que vous faites ? »

         Crie-t-elle.

         « Silence, Inanna, la voie du Bas est parfaite,

         Elle ne peut être interrogée. »

Dès qu’elle passe la troisième porte,

Le double collier est arraché de sa poitrine.

        « Mais qu’est-ce que vous faites ? »

     « Silence, Inanna, la voie du Bas est parfaite,

         Elle ne peut être interrogée. »

Dès qu’elle passe la quatrième porte,

Le bouclier nommé « Venez ! Venez, les hommes ! » lui est arraché.

        « Mais qu’est-ce que vous faites ? »

        « Silence, Inanna, la voie du Bas est parfaite,

         Elle ne peut être interrogée. »

Dès qu’elle passe la cinquième porte,

Le bracelet en or est arraché de son poignet.

 

         « Mais qu’est-ce que vous faites ? »

 

         « Silence, Inanna, la voie du Bas est parfaite,

         Elle ne peut être interrogée. »

Dès qu’elle passe la sixième porte,

La perche en lapis-lazuli et la ligne sont arrachées de sa main.

         « Mais qu’est-ce que vous faites ? »

 

         « Silence, Inanna, la voie du Bas est parfaite,

         Elle ne peut être interrogée. »

Dès qu’elle passe la septième porte,

La robe royale est arrachée de son corps.

         « Mais qu’est-ce que vous faites ? »

         « Silence, Inanna, la voie du Bas est parfaite,

         Elle ne peut être interrogée. »

Nue, tête basse, Inanna entre dans la cour.

Ereshkigal se lève de son trône.

Inanna va à sa rencontre.

Les juges du Bas l’entourent.

Les juges du Bas la condamnent.

 

Erishkigal fixe Inanna d’un œil meurtrier.

Elle hurle contre elle des paroles mortelles.

Elle la déclare coupable.

 

Elle la frappe.

Inanna devient cadavre,

Un morceau de viande pourrissant

Accroché au mur.

 

Après trois jours et trois nuits sans nouvelles d’Inanna,

Ninshubar fait résonner les chants funèbres sur les ruines désolées.

À l’assemblée, elle bat le tambour.

Elle se manifeste autour des maisons divines,

Elle se lacère les yeux, la bouche, les cuisses.

Elle s’habille d’un vieux sac comme une mendiante.

Seule, elle prit le chemin du temple d’Enlil.

En entrant dans le lieu sacré,

Elle supplie :

         « Ô Père Enlil, n’abandonne pas ta fille

         Au Bas, à la mort.

         Ne laisse pas ton argent radieux

         S’assombrir de la poussière du Bas.

         Ne laisse pas ton lapis précieux

         Se briser sous le marteau du maçon.

         Ne laisse pas ton buis fragrant

         Se fendre sous la hache du charpentier.

         N’abandonne pas la prêtresse sacrée du ciel

         Au Bas, à la mort ! »

 

Père Enlil se fâche :

         « Ma fille convoita la Hauteur,

         Et aussi la Bassesse ?

         Celle qui goûte aux pouvoirs du Bas ne peut revenir.

         Celle qui va à la Ville Obscure y restera. »

Père Enlil refuse de l’aider.

Ninshubar va à Ur, au temple de Nanna.

En entrant dans le lieu sacré,

Elle supplie :

« Ô Père Nanna, n’abandonne pas ta fille

         Au Bas, à la mort.

         Ne laisse pas ton argent radieux

         Assombrir de la poussière du Bas.

         Ne laisse pas ton lapis précieux

         Se briser sous le marteau du maçon.

         Ne laisse pas ton buis fragrant

         Se fendre sous la hache du charpentier.

         N’abandonne pas la prêtresse sacrée du ciel

         Au Bas, à la mort ! »

Père Nanna se fâche :

         « Ma fille convoita la Hauteur,

         Et aussi la Bassesse ?

         Celle qui goûte aux pouvoirs du Bas ne peut revenir.

         Celle qui va à la Ville Obscure y restera. »

Père Nanna refuse d’aider.

 

Ninshubar va à Eridu, au temple d’Enki.

En entrant dans le lieu sacré,

Elle supplie :

         « Ô Père Enki, n’abandonne pas ta fille

         Au Bas, à la mort.

         Ne laisse pas ton argent radieux

         Assombrir de la poussière du Bas.

         Ne laisse pas ton lapis précieux

         Se briser sous le marteau du maçon.

         Ne laisse pas ton buis fragrant

         Se fendre sous la hache du charpentier.

         N’abandonne pas la prêtresse sacrée du ciel

         Au Bas, à la mort ! »

Père Enki s’émeut :

         « Mais qu’est-ce qui se passe ?

         Qu’a fait ma fille ?

         Inanna ! Reine Universelle ! Prêtresse Sacrée du Ciel !

         Qu’est-ce qui se passe ?

         Je suis inquiet. Je suis affligé. »

Père Enki récupère de la terre sous son ongle

Et façonne une créature asexuée, nommée kurgarra.

D’un ongle de l’autre main,

Il façonne une deuxième créature asexuée, nommée galatur.

Enki ordonna à kurgarra et galatur :

         « Allez au Bas,

         Vous vous faufilerez comme des mouches.

         Ereshkigal, Reine du Bas, gémit

         Elle pousse des cris de femme en couches.

         Personne n’a couvert son corps de linge.

         Ses seins sont nus,

         Ses cheveux en pagaille comme un champ de poireaux.

         Lorsqu’elle crie, « Aie ! Aie ! Mon ventre ! »

         Vous criez aussi : « Aie ! Aie ! Ton ventre ! »

         Lorsqu’elle crie, « Aie ! Aie ! Ma peau ! »

         Vous criez aussi : « Aie ! Aie ! Ma peau ! »

         Vous amadouez ainsi la reine,

         Elle vous offrira un cadeau.

         Dites-lui que vous ne voulez rien d’autre que le cadavre accroché au mur.

         L’un d’entre vous le couvrira de nourriture de vie,

         L’autre l’aspergera d’eau sacrée.

         Inanna se lèvera. »

Kurgarra

et galatur obéissent à Enki

Et prennent aussitôt le chemin du Bas.

Se faufilant comme des mouches, ils entrent par les failles.

Ils entrent dans la cour de la Reine du Bas.

Aucun linge ne recouvre son corps.

Ses seins sont nus,

Ses cheveux en pagaille comme un champ de poireaux.

Erishkigal gémit :

         « Aie ! Aie ! Mon ventre ! »

Ils gémissent :

         « Aie ! Aie ! Ton ventre ! »

Erishkigal gémit :

         « Aieeeeee! Aie ! Ma peau ! »

Ils gémissent :

         « Aieeeeee! Aie ! Ta peau ! »

Elle crie :

         « Aie ! Aie ! Ma vulve ! »

 

Ils crient :

         « Aie ! Aie ! Ta vulve ! »

Elle crie :

         « Aie ! Aieeeeee ! Mon dos !! »

 

Ils crient :

         « Aie ! Aieeeeee ! Ton dos !! »

Elle soupire :

         « Aie ! Aie ! Mon cœur ! »

Ils soupirent :

         « Aie ! Aie ! Ton cœur ! »

Elle soupire :

         « Aie ! Aieeeeeee ! Mon foie ! »

Ils soupirent :

         « Aie ! Aieeeeeee ! Ton foie ! »

 

Erishkigal s’arrête.

Elle les regarde.

Elle demande :

         « Mais qui êtes-vous ?

         À gémir, crier, soupirer avec moi —

         Si vous êtes des dieux, je vous bénis.

         Si vous êtes des mortels, je vous offrirai un cadeau.

         Je vous donnerai la magie de l’eau, le fleuve toujours plein. »

Kurgarra

et galatur :

         « Nous ne voulons pas de cela. »

Ereshkigal :

         « Je vous donnerai la magie de la graine, la récolte abondante. »

 

Kurgarra

et galatur :

         « Nous ne voulons pas de cela. »

Ereshkigal :

         « Alors ! Dites-moi : que voulez-vous ? »

 

Kurgarra

et galatur :

         « Nous ne voulons que ce cadavre accroché au mur. »

Ereshkigal explique :

 

         « Le cadavre appartient à Inanna… »

 

Ils répliquent :

        « Qu’il appartienne à notre reine,

         Qu’il appartienne à notre roi,

         C’est cela qu’on veut. »

 

Le cadavre leur est donné.

Kurgarra

place sur le cadavre des mets sacrés.

Galatur

asperge le cadavre d’eau sacrée.

Inanna se lève…

 

Inanna va remonter du Bas

Mais les juges du Bas la saisissent :

         « Le Bas doit laisser sa marque.

         Si Inanna veut remonter du Bas,

         Elle nous donnera un remplaçant. »

Inanna essaie de remonter,

Mais les démons du Bas se cramponnent à elle.

 

Les démons du Bas ne mangent pas, ne boivent pas,

N’acceptent pas d’offrandes, ne boivent pas de libations,

Ne font pas de cadeaux.

Ils ne connaissent pas la joie de faire l’amour.

Ils ne connaissent pas la douceur d’enfants à embrasser.

Ils arrachent la femme des bras de son mari,

Ils arrachent l’enfant des genoux de son père,

Ils arrachent la mariée de son lit nuptial.

Les démons se cramponnent à Inanna.

Certains sont comme les roseaux d’une barrière basse,

D’autres comme les roseaux d’une barrière haute.

 

Celui devant n’est pas ministre,

Pourtant, il porte le sceptre.

Celui derrière n’est pas guerrier,

Pourtant, il porte la masse.

Ninshubar, vêtue d’un vieux et sale sac de jute,

Attend à l’extérieur de la ville.

Voyant Inanna entourée de démons,

Elle se jette à ses pieds, dans la poussière.

 

Les galla disent alors :

         « Poursuivez votre chemin, Inanna,

         Ninshubar vous remplacera. »

Inanna proteste :

         « Non ! Ninshubar est mon soutien constant.

         Elle est mon sukkul, ma sage conseillère.

         Elle est ma guerrière qui se bat à mes côtés.

         Elle n’a pas oublié mes paroles.

 

         Elle fit résonner les chants funèbres sur les ruines désolées.

         À l’assemblée, elle battit le tambour pour moi.

         Elle se manifesta autour des maisons divines.

         Elle se lacéra les yeux, la bouche, les cuisses.

         Elle se vêtit comme une mendiante.

         Seule, elle est allée à Nippur, au temple d’Enlil.

         Elle est allée à Ur, au temple de Nanna.

         Elle est allée à Eridu, au temple d’Enki.

         C’est elle qui m’a sauvé la vie.

         Jamais je ne vous donnerai Ninshubar ! »

 

Les galla ordonnent :

         « Avancez, Inanna !

         Nous allons à Umma. »

 

À Umma, au lieu sacré,

Shara, fils d’Inanna, est habillé d’un vieux sac en jute.

Voyant Inanna entourée de démons,

Il se jette à ses pieds, dans la poussière.

Les galla disent :

         « Rentrez chez vous, Inanna,

         Shara vous remplacera. »

 

Inanna s’écrie :

         « Non ! Pas Shara !

         Il est mon fils qui me chante de si beaux hymnes.

         Il est mon fils qui me coupe les ongles, qui me coiffe.

         Jamais je ne vous donnerai Shara ! »

 

Les galla disent :

         « Avancez, Inanna !

         Nous allons à Badtibira. »

 

À Badtibira, au lieu sacré,

Lulal, fils d’Inanna, est habillé d’un vieux sac en jute.

Voyant Inanna entourée de démons,

Il se jette à ses pieds, dans la poussière.

 

Les galla disent :

         « Rentrez chez vous, Inanna,

         Lulal vous remplacera. »

 

Inanna s’écrie :

         « Pas Lulal ! C’est mon fils.

         C’est un leader parmi les hommes.

         Il est mon bras droit. Il est mon bras gauche.

         Jamais je ne vous donnerai Lulul ! »

 

Les galla disent :

         « Avancez, Inanna !

         Nous allons au grand pommier d’Uruk. »

 

À Uruk, près du grand pommier,

Dumuzi, mari d’Inanna, porte les brillants vêtements du mé.

Assis sur un trône resplendissant, il ne se lève point.

 

Les galla le saisissent par les cuisses.

Ils renversent le lait de ses sept barattes.

Ils cassent le pipeau sur lequel il était en train de jouer.

 

Inanna fixe Dumuzi d’un œil meurtrier.

Elle lui jette des mots furibonds.

Elle crie sa condamnation :

         « Prenez-le ! Enlevez Dumuzi, sortez-le d’ici ! »

 

Les démons qui ne connaissent ni nourriture, ni boisson,

Qui ne mangent pas d’offrandes, ne boivent pas de libations,

Qui n’acceptent pas de cadeaux,

Qui ne font pas l’amour,

Qui n’ont pas d’enfants à embrasser,

Saisissent Dumuzi.

Ils le soulèvent pour le rabattre sur le sol.

Ils l’entaillent de leurs haches.

 

Dumuzi hurle.

Il lève les mains au ciel, suppliant Utu, Dieu de Justice :

         « Utu, mon frère,

         Mon beau-frère.

         J’ai apporté de la crème à ta mère.

         J’ai fait des cadeaux pour les mariages.

         J’ai toujours exécuté les rites.

         J’ai dansé sur les genoux sacrés, les genoux sacrés d’Inanna.

         Utu, aide-moi par pitié, je t’en supplie !

         Change mes mains en têtes de serpent.

         Change mes pieds en queues de serpent.

         Laisse-moi me glisser loin de ces démons ;

         Qu’ils ne puissent plus me retenir. »

 

Le clément dieu Utu répond aux pleurs de Dumuzi.

Il change ses mains en têtes de serpent.

Il change ses pieds en queues de serpent.

Dumuzi s’échappe.

Les démons ne peuvent plus le retenir…

Le rêve de Dumuzi

 

Son cœur est rempli de larmes.

Le cœur du berger est rempli de larmes.

Le cœur de Dumuzi est rempli de larmes.

Dumuzi trébuche et sanglote, traversant la plaine.

         « Ô plaine, chante pour moi tes lamentations !

         Ô crabes dans le fleuve, portez mon deuil !

         Ô grenouilles sur la rive, appelez-moi !

         Ô ma mère, Sirtur, pleure-moi !

 

         Si elle ne trouve pas les cinq pains,

         Si elle ne trouve pas les dix pains,

         Si elle ne connait pas le jour de ma mort,

         Vous, ô plaine, dites-lui, dites-le à ma mère.

         Ma mère versera ses larmes sur la plaine.

         Ma petite sœur versera des larmes pour moi sur la plaine. »

 

Il s’allonge pour prendre du repos.

Le berger s’allonge pour prendre du repos.

Dumuzi s’allonge pour prendre du repos.

 

Couché parmi les bourgeons et les joncs,

Il fait un rêve.

Il se réveille,

Tremblant.

Il se frotte les yeux, terrifié.

 

Dumuzi appelle :

         « Amène… amène-la… amène ma sœur.

         Amène ma Geshtinanna, ma petite sœur,

         Ma scribe, ma lectrice de tablettes,

         Ma chanteuse qui connait si bien tous les vers,

         Ma sage femme qui connait le sens des rêves.

         Je dois lui parler.

         Je dois lui dire mon rêve. »

 

Dumuzi s’adresse à Geshtinanna :

         « Un rêve ! Ma sœur, écoute mon rêve :

         Les joncs se lèvent autour de moi, épais, étouffants.

         Un seul jonc tremble pour moi.

         D’un jonc double, d’abord un brin, puis l’autre, est arraché.

         Dans un bois, des arbres terrifiants grandissent et m’étranglent.

         L’eau est versée sur mon feu sacré.

         Ma baratte perd son fond.

         Mon verre tombe, brisé.

         Ma houlette a disparu.

         Un aigle saisit un agneau de la bergerie.

         Un faucon attrape un moineau sur la palissade.

          

         La baratte est muette ; aucun lait à verser.

         Le verre est par terre, brisé ; Dumuzi n’est plus.

         La bergerie est abandonnée au vent.

 

         Ma sœur, j’ai vu tes chèvres négligées,

         Trainant leur poil dans la poussière,

         Les sabots de tes moutons sont courbés et frottent le sol. »

 

Geshtinanna dit :

         « Mon frère, arrête de me raconter ton rêve.

         Dumuzi, même pas besoin de me le dire !

 

         Les joncs qui se lèvent autour de toi, épais, étouffants,

         Ce sont tes démons, qui te poursuivront et t’attaqueront.

      

         Le jonc unique qui tremble pour toi

         C’est notre mère ; elle te pleurera.

         Le jonc double, dont d’abord un brin, puis l’autre sont arrachés,   Dumuzi,

         Ce sont moi et toi ; l’un, puis l’autre, seront enlevés.

        

         Dans le bois, les arbres terrifiants qui grandissent et t’étranglent

         Ce sont les galla ; ils vont descendre sur ta bergerie.

 

         L’éteint de ton feu sacré par l’eau

         Scelle la désolation de la bergerie.

         Quand ta baratte perd son fond,

         Tu seras prisonnier des galla.

        

         Quand ton verre tombe, brisé,

         Tu tomberas sur le sol, sur les genoux de ta mère.

 

         Quand ta houlette disparait,

         Les galla feront tout périr.

 

         L’aigle qui saisit l’agneau de la bergerie,

   C’est le galla qui te lacérera les joues.

 

         Le faucon qui attrape un moineau sur la palissade,

         C’est le galla qui t’enlèvera.

         Dumuzi, mes chèvres négligées,

         Trainent leur poil dans la poussière :

         Mes cheveux défaits qui parcourent l’univers pour toi.

         Mes moutons aux sabots courbés qui frottent le sol :

 

         Ô Dumuzi, je me tordrai le visage de douleur, me grattant les eux. »

         La baratte est muette ; aucun lait à verser.

         Le verre est par terre, brisé ; Dumuzi n’est plus.

         La bergerie est abandonnée au vent — »

 

Ces paroles à peine prononcées,

Dumuzi s’écrie :

         « Ma sœur ! Vite, monte la colline !

         Ne flâne pas comme ça.

         Cours ma sœur, cours !

         Les galla, redoutables, impitoyables,

         Arrivent sur des bateaux.

         Ils apportent des cordes pour lier les mains ;

         Ils apportent des cordes pour enserrer le cou.

         Cours ma sœur, cours ! »

Geshtinanna gagne la colline.

L’ami de Dumuzi l’accompagne.

Dumuzi s’écrie :

         « Vous les voyez ? »

L’ami :

         « Je les vois !

         Les grands galla avec leurs cordes ;

         Ils veulent ta mort ! »

Geshtinanna :

         « Vite, mon frère !

         Cache ta tête dans l’herbe !

Dumuzi :

         « Ma sœur, ne dit à personne où je me cache.

         Mon ami, ne dit à personne où je me cache.

         Je me cacherai dans l’herbe.

         Je me cacherai parmi les petites plantes.

         Je me cacherai parmi les grandes plantes.

         Je me cacherai dans les fossés d’Arali. »

Geshtinanna et l’ami répondent :

         « Dumuzi, si nous te trahisons,

         Que tes chiens nous dévorent !

         Tes chiens noirs de la bergerie,

         Tes chiens nobles du palais,

         Que tes chiens nous dévorent ! »

 

Les petits galla disent aux grands galla :

         « Vous galla, sans mère et sans père,

         Sans sœurs, frères, enfants ni épouses,

         Vous qui surveillez la terre,

         Pour vous agripper aux mortels,

         Sans pitié,

         Sans aucune moralité,

         Avez-vous jamais vu un homme apeuré dans l’âme

         Vivre en paix ?

         Ne cherchons pas Dumuzi chez son ami.

         Ne cherchons pas Dumuzi chez son beau-frère.

         Cherchons Dumuzi chez sa sœur Geshtinanna. »

Les galla se frottèrent les mains.

Ils s’en vont chercher Dumuzi.

Ils arrivent chez Geshtinanna. Ils crient :

         « Montrez-nous où est votre frère ! »

Geshtinanna garde le silence.

 

Ils lui proposent la magie de l’eau.

Elle la refuse.

Ils lui ont proposé la magie des graines.

Elle la refuse.

 

Par les pouvoirs du ciel, ils essaient de la tenter.

Par les pouvoirs de la terre, ils essaient de la tenter.

Geshtinanna garde le silence.

Ils arrachent ses vêtements.

Ils versent de la sève dans sa vulve.

Geshtinanna garde le silence.

Les petits galla disent aux grands galla :

         « Qui depuis que le monde est monde

         Qui a connu une sœur qui trahit son frère ?

         Allez, on va voir plutôt chez son ami. »

 

Les galla vont chez l’ami de Dumuzi.

Ils lui offrent la magie de l’eau.

Il l’accepte.

Ils lui l’offrent la magie de la graine.

Il l’accepte.

Il dit :

         « Dumuzi se cache dans l’herbe,

         Mais je ne connais pas l’endroit exact. »

Les galla cherchent Dumuzi dans l’herbe.

Ils ne le trouvent pas.

L’ami dit :

         « Dumuzi se cache parmi les petites plantes,

         Mais je ne connais pas l’endroit exact. »

Les galla cherchent Dumuzi parmi les petites plantes.

Ils ne le trouvent pas.

L’ami dit :

         « Dumuzi se cache parmi les grandes plantes,

         Mais je ne connais pas l’endroit exact. »

 

Les galla cherchent Dumuzi parmi les grandes plantes.

Ils ne le trouvent pas.

L’ami dit :

         « Dumuzi se cache dans les fossés d’Arali.

         Dumuzi est tombé dans les fossés d’Arali. »

Dans les fossés d’Arali, les galla attrapent Dumuzi.

Dumuzi pâlit et pleure.

Il s’écrie :

         « Ma sœur m’a sauvé la vie.

         Mon ami a causé ma mort.

         Si l’enfant de ma sœur erre dans la rue,

         Que l’enfant soit protégé — que l’enfant soit béni.

         Si l’enfant de mon ami erre dans la rue,

         Que l’enfant s’égare – que l’enfant soit maudit. »

 

Les galla entourent Dumuzi.

Ils lui lient les mains et le cou.

Ils battent le mari d’Inanna.

Dumuzi lève ses bras au ciel, au Dieu de Justice, Utu :

         « Utu, mon frère,

         Mon beau-frère.

         J’ai apporté de la crème à ta mère.

         J’ai fait des cadeaux pour les mariages.

         J’ai toujours fait des offrandes.

         J’ai dansé sur les genoux sacrés, les genoux sacrés d’Inanna.

         Utu, aide-moi par pitié, je t’en supplie !

         Change mes mains en sabots de gazelle.

         Change mes pieds en sabots de gazelle.

         Laisse-moi galoper loin de ces démons,

         Me refugier à Kubiresh. »

Le clément dieu Utu répond aux pleurs de Dumuzi.

Il change ses mains en sabots de gazelle.

Il change ses pieds en sabots de gazelle.

Dumuzi échappe à ses démons.

Il se refugie à Kubiresh.

Les galla disent :

         « Allons-y à Kubiresh ! »

 

Les galla arrivent à Kubiresh.

Dumuzi s’évade de ses démons.

Il se refugie chez la Vieille Belili.

 

Les galla disent :

         « Allons chez la Vieille Belili ! »

Dumuzi entre dans la maison de la Vieille Belili.

Il lui dit :

         « Vieille Dame. Je ne suis qu’un mortel.

         Je suis le mari de la déesse Inanna.

         Versez-moi de l’eau pour boire.

         Donnez-moi des céréales pour manger. »

 

La vielle dame donne à Dumuzi de l’eau et des céréales,

Puis elle quitte la maison.

 

La voyant partir, les galla entrent dans la maison.

Dumuzi échappe à ses démons.

Il se refugie à la bergerie de Geshtinanna sa sœur.

 

Trouvant Dumuzi réfugié dans sa bergerie, Geshtinanna pleure.

Elle approche sa bouche au ciel.

Elle approche sa bouche à la terre.

Son chagrin couvre l’horizon comme un gant.

 

Elle se griffe les yeux.

Elle se griffe la bouche.

Elle se griffe les cuisses.

 

Les galla montent sur la palissade.

Le premier galla lance un clou qui perce la joue de Dumuzi.

Le deuxième galla prend une houlette et lui fend l’autre joue.

Le troisième galla fracasse la baratte,

Le quatrième galla brise le verre,

Le cinquième galla lacère le sac de graines,

Le sixième galla fracture l’urne

Le septième galla s’écrie :

         « Lève-toi, Dumuzi !

         Mari d’Inanna, fils de Sirtur, frère de Geshtinanna !

         Lève-toi de ton faux sommeil !

         Tu n’as plus de brebis ! Tu n’as plus d’agneaux !

         Tu n’as plus de chèvres ! Tu n’as plus de chevreaux !

         Enlève la couronne sacrée de ta tête !

         Enlève le vêtement sacré des mé !

         Laisse par terre ton sceptre royal !

         Enlève tes sandales sacrées !

         Nu, tu nous suivez ! »

 

Les galla saisissent Dumuzi.

Ils l’entourent.

Ils lui lient les mains. Ils lui lient le cou.

La baratte est muette ; aucun lait à verser.

Le verre est par terre, brisé ; Dumuzi n’est plus.

La bergerie est abandonnée au vent.

 

Le retour

 

Une lamentation inonde la ville :

         « Ma Dame pleure amèrement son jeune mari.

         Inanna pleure amèrement son jeune mari.

         Son pauvre mari ! Son pauvre jeune amour !

         Sa pauvre maison ! Sa pauvre ville !

 

Dumuzi est prisonnier à Uruk.

Il ne se lavera plus à Eridu.

Il ne se savonnera plus au lieu sacré.

Il ne verra plus la mère d’Inanna, comme sa propre mère.

Il n’accomplira plus sa douce mission

Parmi les jeunes filles de la ville.

 

Il n’entrera plus en compétition avec les jeunes hommes de la ville.

Il ne lèvera plus son épée plus haut que les prêtres du kurgarra.

Immense le chagrin de ceux qui portent le deuil de Dumuzi ! »

Inanna pleura Dumuzi :

         « Parti mon mari, mon doux mari.

         Parti mon amour, mon doux amour.

         Mon amoureux fut enlevé de la ville.

         Ô mouches de la plaine,

         Mon amoureux fut enlevé de moi

         Avant que j’aie pu l’envelopper d’un linceul.

 

         Le taureau sauvage ne vit plus.

         Le berger, le taureau sauvage, ne vit plus.

         Dumuzi, le taureau sauvage, ne vit plus.

         J’ai demandé aux collines et aux vallées :

         ‘Où se trouve mon mari ?’

         Je leur dit :

         ‘Je ne peux plus lui apporter à manger.

         Je ne peux plus lui servir à boire.’

 

         Sa bergerie est abandonnée aux corbeaux.

         Dans son lit dort un chacal.

         Et son pipeau ?

         Seul le vent pour le jouer.

         Et ses douces chansons ?

         Seul le vent pour les chanter. »

 

Sirtur, mère de Dumuzi, pleura son fils :

         « Dans mon cœur, un air triste de pipeau.

         Mon garçon ! Il courut si librement sur la plaine,

         Maintenant il est prisonnier.

         Dumuzi courut si librement sur la plaine,

         Maintenant il est ligoté.

         La brebis cède son agneau.

         La chèvre cède son chevreau.

         Dans mon cœur, un air triste de pipeau.

 

         Ô plaine perfide !

         Il est prisonnier dans son propre pays.

         Il ne peut pas bouger ses mains.

         Il ne peut pas bouger ses pieds.

         Dans mon cœur, un air triste de pipeau.

         Qu’est-ce que j’aimerais le voir,

         Qu’est-ce que j’aimerais voir mon enfant ! »

La mère marcha sur la plaine désolée.

Sirtur tomba sur le cadavre de Dumuzi,

Le taureau sauvage, abattu.

Elle fixa le visage :

         « Mon enfant, le visage est le tien.

         L’âme est partie. »

Sa maison se couvre de deuil,

Le chagrin règne dans les chambres.

 

La sœur erre dans la ville, pleurant son frère.

Geshtinanna erre dans la ville, pleurant Dumuzi :

         « Ô mon frère ! Qui est ta sœur ?

         Je suis ta sœur.

         Ô Dumuzi ! Qui est ta mère ?

         Je suis ta mère.

         Le jour qui se lève pour toi se lève pour moi aussi.

         Le jour que tu vois je vois aussi.

 

  Je trouverai mon frère ! Je le réconforterai !

         Je partagerai son destin ! »

 

En voyant le chagrin de la sœur,

Voyant le chagrin de Geshtinanna,

Inanna lui parle tendrement :

         « La maison de ton frère n’est plus.

         Les galla ont pris Dumuzi.

         Je t’amènerai à lui,

         Mais je ne connais pas l’endroit. »

 

Alors apparaît une mouche.

Elle chuchote à l’oreille  d’Inanna :

         « Si je vous dis où est Dumuzi,

         Vous me donnerez quoi ? »

 

Inanna :

         « Si tu me le dis,

         Je te permettrai de fréquenter les brasseries et les tavernes

         Ainsi, tu écouteras les paroles des sages.

         Ainsi, tu écouteras les chansons des ménestrels. »

 

La mouche :

         « Levez vos yeux au bord de la plaine,

         Levez vos yeux vers Arali.

         Là vous trouverez le frère de Geshtinanna,

         Là vous trouverez Dumuzi le berger. »

 

Inanna et Geshtinanna s’en vont au bord de la plaine.

Elles trouvent Dumuzi qui pleure.

Inanna prend Dumuzi par la main :

         « Tu iras au Bas

         La moitié de l’année.

         Ta sœur, puisqu’elle l’a proposé,

         Ira l’autre moitié.

         Le jour désigné,

         Tu seras pris.

         Le jour où elle est appelée,

         Tu seras libéré. »

 

Inanna plaça Dumuzi entre les mains de l’éternel.

 

Divine Ereshkigal ! Grande est votre renommée !

Divine Ereshkigal ! Je vous loue en chants !

 

labrys, études féministes/ estudos feministas
janvier / juin 2015 -janeiro/juin 2015